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Daliya Akter, Portrait d’une ouvrière textile du Bangladesh : “Je ne connaissais même pas le terme ‘droits’ “.

Elle a inspiré le film “Made in Bangladesh” réalisée par Rubayiat Hossain. Elle n’a jamais baissé les bras en se battant pour la justice, l’égalité et le respect des travailleurs bengali. Elle a osé dire non au mariage forcé alors qu’elle n’avait que 11 ans, osé dire stop à l’exploitation des ouvriers textile du Bangladesh. Elle a imposé sa propre voix à l’échelle locale et a fait bouger les choses à l’échelle mondiale dans la 2nde industrie la plus polluante et exploitante au monde. Elle a ouvert la voie à un mouvement militantiste qui lutte pour ses droits. Elle s’appelle Daliya Akter.

Portrait de cette jeune femme, ouvrière textile bengali hors du commun qui a lancé un véritable pavé dans la mare.

“J’avais 12 ans, je rêvais d’aider mon pays et de m’en sortir”.

Un parcours comme il en existe peu : dès son plus jeune âge, Daliya Akter voit plus loin que sa propre personne et son entourage proche. Elle veut accomplir de grandes choses, servir son pays et changer l’ordre établi. Mariages forcés, conditions de vies précaires des travailleurs, inégalités… tout un statu quo contre lequel, enfant, elle s’insurge déjà.

Une petite fille pleine d’ambitions : elle rêvait de devenir policière pour faire sa propre justice, aider son père, sa famille et “tout son pays” à s’en sortir. Des mots d’une profondeur d’esprit et d’intellect extraordinaires pour une si jeune enfant. Elle ose quitter le foyer familial alors qu’elle entre tout juste dans l’adolescence pour fuir le mariage forcé que son père lui impose. Elle se rend à Dacca, cumule les “petits jobs” pourrions-nous dire. Non pas les “petits-jobs” que nous avons connus étudiants pour avoir son argent de poche mensuel. Il ne s’agit pas d’un travail de vendeuse en magasin, ni de serveuse dans un café trendy ou d’aide à domicile pour les personnes âgées. Non. Elle faisait les ménages la nuit et travaillait dans une usine de chaussures le jour. Un cumul inhumain et le tout de façon illégale (cela vous étonne ?). Et pour couronner le tout, elle subissait les comportements indignes de ses patrons et les conditions de vies insalubres de son quotidien au travail.

Une petite de 13 ans à qui la vie ne fait pas de cadeau : lorsque la maladie de la jaunisse la rend totalement inapte à travailler, elle a 13 ans. Contrainte de retourner chez ses parents pour se soigner et rebondir, elle ne se sent chez elle nul part : ni à Dacca ni dans sa campagne natale. 13 ans : l’âge où l’on fait des bêtises avec ses copains, où l’on vit les joies de l’adolescence, où l’on profite d’une jeunesse innocente. L’âge où séries télé, balades en vélos, repas en famille, premières booms du vendredi soir avec les copains rythment le quotidien. À 13 ans, Daliya quitte le banc de l’école; elle qui était passionnée par les études, fait les ménages de maison en maison, risque sa vie chaque jour en fuyant un mariage forcé et s’affaiblit physiquement et moralement alors que (ne l’oublions pas) son corps est en pleine croissance et son esprit censé être en plein apprentissage. On ne peut qu’admirer sa force d’être, sa rage d’exister et sa pugnacité à accomplir de grandes choses dans la (sa) vie. Daliya Akter se cache dans les toilettes lorsque les inspecteurs publics visitent les usines, elle qui ambitionnait simplement une vie de paix.

“Je ne posais pas de questions. Je subissais”.

Le début du combat : l’innocence et la méconnaissance. C’est à 19 ans (nous sommes à l’époque en 2012) que Daliya Akter intègre la machine de l’industrie textile. Elle ne savait pas coudre. Elle ne posait donc pas de questions et s’éxécutait lorsqu’on lui demandait de coudre des parties de vêtements à la chaîne. Elle subit un univers dont elle méconnait les travers et les failles. Code du travail, législation, syndicat, droit des travailleurs… autant de termes qui lui sont totalement inconnus. Que subi-t-elle d’autre ? Un quotidien exténuant, un rythme de vie épuisant et un travail exploitant. 2h de trajet allers-retours pour 5 euros par mois à tout juste 20 ans : voilà le quotidien de Daliya Akter à Dacca. Les journées de travail à rallonge dans une usine où les conditions de travail sont plus que douteuses (#RanaPlaza…) font qu’elle s’oublie elle-même. Elle agit comme un automate et travaille par instinct de survie. Au Bangladesh, on ne vit pas, on subsiste et on se bat chaque jour pour exister celui d’après. Il est important de souligner une telle réalité encore d’actualité car depuis le Rana Plaza en avril 2013, de nombreuses figures de l’industrie de la mode se sont imposées pour dire STOP à toute une industrie rongée par les magouilles, le profit, et les bénéfices. En 2021, il y a encore des femmes qui, comme Daliya Akter, ne posent pas de questions par manque de savoir et d’informations et qui subissent ce qui leur paraît être la norme…

Une lutte contre l’injustice. À l’époque, Daliya ne sait pas que les vêtements qu’elle coud sont à destination de marques de fast fashion qui osent vendre à des prix exorbitants (20€ pour nous n’a pas la même valeur que pour elle évidemment) les produits qu’elle confectionne pour un salaire de misère. Daliya est dans la boucle de cette mode jetable hyper accessible. C’est lorsque son salaire augmente suite à une nouvelle loi mise en vigueur dans l’industrie textile qu’elle commence à vouloir comprendre, s’informer, et poser les bonnes questions. Après maintes discussions avec ses collègues et plusieurs appels auprès d’une association qui lui fait prendre conscience de ses droits fondamentaux au travail, c’est la révélation. Elle veut changer les choses et crée dès lors un syndicat dans son usine.

“Me battre pour défendre le droit des ouvrières et porter leur voix”.

On connait le dicton MAKE LOVE NOT WAR. Une utopie, n’est ce pas ? Un non-sens d’autant plus absurde si l’amour de soi et des autres est tout bonnement impossible lorsque nos droits sont bafoués. Alors, elle fait la guerre. Non pas contre son usine ou contre ses patrons ni contre son pays. Elle s’attaque à l’industrie globale et veut faire le ménage dans toute cette machine industrielle vicieuse. En s’érigeant comme une fervente défenseuse des droits des travailleurs et travailleuses, elle se met à dos toute une industrie : des managers en passant par les usines et ses collègues ainsi que son entourage le plus proche. Victime de menaces et de mépris au quotidien, d’aucuns auraient été contraint d’abandonner face à la solitude de la révolte et à l’impact effroyable qu’une telle mise en lutte implique. Mais elle lève encore plus haut la tête et avec toutes ses convictions.

Daliya ne cède pas et se rend trois fois par semaine au ministère du travail, où elle est dénigrée par les bureaucrates. Sa dernière tentative est la menace de se pendre dans le bureau d’un fonctionnaire si elle n’est pas considérée.  Après des mois d’acharnement, elle gagne une bataille mais pas la guerre.

Oui, la jeune femme ne s’arrête pas là et continue de militer pendant 3 ans pour des conditions meilleures. Devant le siège des médias locaux pour réunir le maximum de journalistes, elle guide de nombreuses manifestations.  « Le jour où j’ai annoncé à mes camarades tout ce que nous avions obtenu : une prime après 30 jours de travail consécutifs, une crèche, le congé maternité… J’étais tellement émue.”  Le sourire sur le visage de ces femmes victimes de l’industrie de la mode, c’était pour elle la plus belle des récompenses. Ni les violences morales qu’elle avait subies, ni la pression dont elle pâtissait au quotidien n’avait d’impact sur sa personne lorsqu’elle senti à quel point elle impactait le monde entier par sa seule présence.

“Made in Bangladesh”.

Le cinéma pour retranscrire l’histoire… La cinéaste bengali féministe Rubaiyat Hossain souhaite mettre à jour les condition de travail des femmes dans l’industrie textile. À la faveur d’une rencontre inédite entre Rubaiyat et Daliya, les deux femmes créent un vrai chef d’oeuvre inspiré plus que de faits réels, d’une réelle histoire de vie. Ce film est le reflet de la bataille de Daliya et lui rend en quelque sorte hommage.

Aujourdhui, on en est où ? Daliya a quitté son usine, son pays et son mari et s’est envolé avec sa fille pour la Jordanie. Son principal but actuellement est de raconter son histoire , de promettre un bel avenir à sa fille et de s’engager dans une ONG pour toujours porter la voix des ouvrières du Bangladesh. Après les grèves de 2019, les salaires sont passés à 82€ le mois.

La Covid-19 n’a rien arrangé pour ce pays qui repose toute son économie sur l’industrie textile… 3,1 milliards de dollars de commandes ont été annulées, 1 millions d’employés ont été licenciés. Pour être clair, la collection printemps été 2020 de nombreuses marques de la fast fashion aura été fabriquée par des hommes et des femmes qui n’ont pas été payés. la route est encore longue.

Alors n’oubliez pas de vous dire, lorsque vous regardez la composition d’un vêtement sur une étiquette par exemple, que derrière chaque étiquette, il y a un humain.

By Célia Rakotomavo

 

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